Le Cygne noir, ou comment faire face à l'imprévisible

Arnaud Weiss
8 Octobre 2021

Nassim Nicholas Taleb fait partie de ces êtres fascinants de par leur complexité. Libanais rescapé de la guerre civile qui a déchiré le pays, trader et mathématicien aux Etats-Unis, il a bâti sa fortune en pariant sur des événements hautement improbables. Cet argent, qu’il qualifie lui-même de “Fuck you money”, lui a permis de vivre sa vie rêvée : devenir un "philosophe-flâneur". Mais aussi écrire des essais à la croisée de la philosophie, de l’économie et des mathématiques, tout en moquant sur Twitter les chercheurs qui publient des travaux aux mathématiques approximatives. Auteur confidentiel, il est devenu très connu après la publication du Cygne noir - La puissance de l'imprévisible dans lequel il prédisait la crise de 2008. Vendu à des millions d'exemplaires, Le Times l'a décrit comme l'un des 12 livres les plus importants depuis la 2nd guerre mondiale (source).

Il est impossible de résumer “The Black Swan” dans un article, au regard de sa richesse. Je me contente ici de vous partager quelques unes de ses idées phares, pour vous donner envie de le lire.

Dans cet article, découvrez :

- Les Cygnes noirs, ces événements extrêmes qui dictent nos vies

- Leurs trois caractéristiques clefs

- La conséquence de leur existence sur nos prédictions

Les cygnes noirs, ces événements extrêmes qui dictent nos vies

La théorie centrale de Taleb est la suivante : nos destinées, personnelles en tant qu’individus et collectives en tant que sociétés, sont gouvernées par des événements à la fois extrêmes et improbables. Ces événements, qu’il qualifie de “Cygnes noirs”, sont les principaux déterminants de l’économie, la géopolitique, la culture… Les attentats du 11 septembre 2001, la crise des subprimes, la Covid, sont autant de sursauts inattendus qui ont eu des conséquences qui dépassent la somme de tous nos jours ordinaires.


Prenons une illustration simple : J. Estrada, auteur de l'étude de 2007 intitulée “Black Swans and Market Timing : How Not To Generate Alpha”, a examiné les rendements de 15 marchés boursiers et plus de 160 000 variations quotidiennes. Sur 107 ans, le rendement quotidien moyen est de 0,02 % pour un fond d’investissement, autant dire insignifiant. A l’inverse, si ce fond avait évité les 10 pires jours de variation, il aurait généré une augmentation de sa richesse de 206% (source) ! Ce sont ces fluctuations extrêmes, ces sursauts, qui génèrent l’essentiel de la variance. Et c’est vrai pour beaucoup d’autres domaines. C’est donc sur eux que nous devons nous focaliser.

Et pourtant, se lamente Taleb, nous continuons de croire en l’ordinaire et de nous comporter comme si ces événements extrêmes n’existaient pas. Les entreprises réalisent des prévisions de croissance linéaires. Les individus projettent un futur sans à-coups. Nous ne sommes pas mentalement équipés pour faire face à l’imprévu. Même les économistes sous-estiment largement l'occurrence des Cygnes noirs et échouent à nous y préparer.

“Pourquoi personne n’a rien vu venir ?” a demandé la reine d’Angleterre aux économistes de la London School of Economics (LSE) après la crise de 2007 (source)

Le premier enseignement de l’ouvrage de Taleb : le commun, l’attendu, l’évident a bien moins d’importance que l'inattendu et l’extrême. Même chez les individus !

"J'ai peu d'intérêt pour le commun. Si tu veux avoir une idée du caractère, de l'éthique, et de l'élégance d'un ami, tu dois le juger sous la pression de circonstances difficiles. Pas à la lumière des jours heureux du quotidien."

Les trois caractéristiques clefs d’un cygne noir

Creusons maintenant la notion de Cygne noir. Tout d’abord, que viennent faire les cygnes dans tout ça ? Le terme vient de la croyance fermement ancrée chez les européens que tous les cygnes étaient blancs. L'observation du premier cygne noir en Australie - au-delà de la surprise qu’elle a constitué pour les ornithologues - a illustré la grande fragilité de notre connaissance. Une seule observation a invalidé une règle issue de millénaires d'observations de millions de cygnes blancs. Tout ce dont vous avez besoin, c'est d'un seul oiseau noir (et, apparemment, assez laid). 


Nous touchons à la deuxième leçon de Taleb : nos connaissances sont limitées et fragiles. Son ouvrage est avant tout un appel à l’humilité. La théorie de la relativité a fait voler en éclat la théorie Newtonienne de la gravité, elle-même remise en question aujourd’hui par les découvertes en physique quantique. Nous devons faire preuve de modestie et adopter une approche empirique et sceptique.

Au-delà de l’anecdote amusante, Taleb attribue trois caractéristiques à un événement de type Cygne noir :

- Il est imprévisible

- Il est hautement improbable

- Il a un impact extrême

Pour Taleb, le corollaire de ces caractéristiques est le suivant : les tentatives de prédiction du futur (bourse, économie, histoire...) ne tiennent pas de la science mais de la divination. En effet, elles ne peuvent pas anticiper les Cygnes noirs, qui sont les moteurs des changements structurels.

La conséquence de l’existence des Cygnes noirs sur nos prédictions

Pour Taleb, les économistes et historiens qui s’essayent à des prédictions sont des menteurs ou dans un déni complet du réel. Il appuie cette revendication sur un examen minutieux des projections de ces experts. Taleb s’est amusé à comparer les prédictions de croissance des économistes les plus reconnus au monde aux données réelles, une fois la période passée. Il en a tiré trois observations :

1. Les projections des experts sont massivement erronées

2. Un simple algorithme comme une régression linéaire basé sur une variable unique  (ex : l’emploi) est plus précis

3. Pire, les marges d'erreur des experts entre eux sont inférieures aux marges d'erreur avec la réalité, ce qui témoigne d'un phénomène grégaire.

Le célèbre économiste Larry Summers a créé un graphique montrant le déclin progressif des prévisions de croissance économique établies par le Congressional Budget Office pour chacune des sept années touchées par la Grande Récession. Le graphique de Summers montre notre incompétence quand il s’agit de prédire l'avenir.


L’existence des Cygnes noirs - et notre incapacité à les anticiper - rend extrêmement difficile toute projection dans le futur. Par ailleurs, la plupart des modèles statistiques exigent pour fonctionner de supprimer les valeurs qui s’éloignent trop de la moyenne (les outliers), alors que c’est justement celles-ci qu’il faut regarder !


Plusieurs phénomènes amplifient notre incapacité à prédire. Le plus important : nous surestimons nos compétences et notre compréhension du monde. 94% des suédois estiment faire partie du top 50% des conducteurs. 84% des hommes français estiment que leurs performances sexuelles les placent dans la première moitié des amants français. Et en fait, moins on est expert, plus on surestime ses compétences (effet Dunning-Kruger). Ce phénomène nous conduit à sous-estimer massivement nos marges d’erreur. La conséquence : le champ des possibles est réduit dans nos prédictions, l’événement futur réel ne fait pas partie des scénarios envisagés.


L’ouvrage de Taleb est donc une invitation à l’humilité mais aussi à la défiance envers les experts qui réalisent des projections. Il pourrait se résumer par la célèbre phrase de Sénèque dans De la brièveté de la vie : “Le présent est court, l'avenir incertain ; le passé seul est assuré : car sur lui la fortune a perdu ses droits”. Une fois ce postulat accepté, que faire ? Comment prendre les bonnes décisions et se préparer à l’imprévu ? Taleb donne quelques clefs, que je partagerai dans le prochain article.

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